Je suis restée pétrifiée…

Caroline
(1968, licenciée en lettres, diplômée en informatique, bibliothécaire)

Je lisais tout signe extérieur comme m’étant destiné, j’interprétais tout, le moindre sourire, le moindre regard. J’imaginais devant les enfants n’être qu’une masse informe, un adulte devenu larve. J’étais un pantin sans colonne vertébrale qui gesticulait devant un parterre de jeunes êtres humains, autant de juges qui m’observaient et rapportaient mes moindres faits et gestes.

J’ai pris une enveloppe qui m’a beaucoup impressionnée: mon nom y était inscrit en deux couleurs. Mon prénom en noir, mon nom de famille en bleu. Ce fut un signe évident qu’on était mystérieusement au courant et qu’on avait signifié par là l’effacement de mon identité, la mienne, profonde, celle qui était représentée par mon prénom, justement. Je suis restée pétrifiée, devant ma boîte aux lettres.

Camille
(1979, Neuchâtel, licenciée en lettres et en sciences sociales, en mission en Australie pour une ONG)

Il y a du sang partout, ça coule, ça gicle. Une marée d’hémoglobine envahit le parterre et les sièges du bus des transports publics neuchâtelois. Toi, Madame, tu replaces méticuleusement la mèche blonde qui te cache la vision sans t’apercevoir que le sang coagule déjà sur une partie de ta chevelure. Moi seule le vois ce sang, car c’est certainement du mien dont il s’agit. Cette vision n’existe que dans ma tête, dans mes yeux, dans mes pupilles plus éclatées et plus tristes que celles des autres voyageurs.

(…) je ne me souviens plus vraiment de mes délires nocturnes, mais tout de même: j’ai tenté de me suicider par mille moyens, j’ai même failli me noyer dans un verre géant de chocolat froid; j’ai aussi vu que Winnie l’ourson et des amis de ma colocataire ont festoyé et fait des biscuits de Noël en pleine nuit; ma mère m’a réveillée pour m’annoncer l’arrivée imminente d’une célèbre cantatrice, aucune salle disponible n’ayant été trouvée en ville, je devais céder mon lit aux spectateurs. Et moi, dans toute cette confusion, dans cette effervescence, je criais: «Laissez-moi dormir, laissez-moi en paix.» Mais, une petite voix dans ma tête murmurait en riant: «Tu deviens folle, tu deviens folle!»

Alain
(1962, Genève, aide bibliothécaire)

Comme cette fois où un homme s’effondre à mes pieds dans le tram. Cela fait un moment déjà que je le regarde lorsqu’il s’écroule, brusquement saisi de convulsions. A cet instant, il n’y a aucun doute que l’homme est terrassé par l’intensité de mon regard.

Extraits tirés du livre Doués de folie (paru sous la direction de Nathalie Narbel et Samia Richle, Ed. Labor et Fides, 2006)